Traduction de poèmes de Michel Vallois
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QUELQUES POEMES DU RECUEIL DE


ROSE AUSLÄNDER


BLINDER SOMMER


TRADUITS PAR

MICHEL VALLOIS





 

HASSID DE SADAGORA

 

 

Vieillard de quatre-vingts ans
Sa barbe était blanche prière
sur la poitrine

Sur son caftan
les anges se reposaient
de l’effort des vols terrestres
La couronne de sabbat
le streimel
était sa seule parure

Paupières baissées
son regard entouré de voiles
habitait la synagogue

Lundi et jeudi jeûne :
léger soit le corps
sa nourriture : la louange
se balancer au rythme des
prières bibliques et d’autres
paroles saintes

Peu de paroles –
ne pas commenter le monde des apparences
ne pas y toucher par intérêt grossier
les phénomènes sont des ombres
de l’Etre (on ne prononce pas le Nom !)
que ton esprit soit serviteur

Dans le double rouleau de la Tora
se trouvent lumière et chant
l’histoire du peuple parle
Regarde l’aimée :
dans son habit de velours brodé d’or et
la parure qui la couronne
tes lèvres peuvent la baiser
tu peux la tenir dans tes bras
et danser avec elle danser
à la gloire du Seigneur

Le hassid de Sadagora dansait
avec les autres hassidim


 

ENFANCE  I

 

 

Il y a de nombreux anniversaires
quand nos parents
permettaient aux anges
de dormir dans nos lits d’enfants –
oui mes chers
nous allions bien alors

Pas un coin
qui n’abritât un miracle :
Forêt aux lutins montagne en pâte d’amandes
éventail où était plié
le ciel

Oui mes chers
nous avions beaucoup d’amis alors
Aisés nous pouvions nous
offrir une île
même un ange

Il y a de nombreux anniversaires
quand la terre était encore ronde
(pas anguleuse comme maintenant)
nous en faisions le tour
en patins à roulettes
d’un seul élan
sans reprendre haleine

Oui mes chers
au foyer Il était une fois
nous allions bien alors
Les parents volaient avec nous
dans l’éventail étoilé
nous achetaient des billets                 
pour le pays de pain d’épice               
et nous donnaient envie         
de prodiguer le monde                       

 


SOUCCOT

 

 

Dans un jour de septembre
je découpe le noyer plein de lait

Feuillage qui verdit le jour
jour vert qui me
change en feuille
décalquée dans la rosée

Du soleil poussent veines
asters blé maïs

Un manège de moustiques
tourne autour du ciel
sonnailles de troupeau
ma mère en fichu de dentelle rend grâce pour la récolte
sous la tonnelle flottante et légère

La peau de la cabane verdoie
la manne tombe sur la table
de la grappe roussie
le vin goutte

Dans l’enlacement des branchages
je repose
feuille de noix
vert psaume grimpant


 

PRUTH

 

Les cailloux du Pruth grésillaient
griffaient nos plantes de pied
de fugitives empreintes

Narcisses couchés sur le miroir de l’eau
nous nous tenions dans nos propres bras

Couverts la nuit par le vent
le lit rempli de poissons
la lune poisson rouge

   Chuchotements de papillotes :
le rabbin en caftan et streimel
entouré de hassidim aux yeux jubilants

   Oiseaux – nous ne connaissons pas
leurs noms leur cri
attire et effraie
Notre plumage aussi est prêt
nous vous suivons
au-dessus des champs de maïs
des synagogues qui se balancent

Retour au Pruth toujours

Radeaux
(de bois ou de caroube ?)
qui descendez le Pruth
Où donc courez-vous
quand nous restons ici seuls
avec les pierres ?

 


 

LE GEANT DES CARPATHES

 

 

Il rôde encore dans les Carpathes
le géant qui nous offrait des sommets
les sentiers tournent en lacets autour de notre
enthousiasme orphelin

Nous ici
au pays des villes
nous plantons de mauvaise herbe les pavés
attendons des miracles :
soudains sommets avec nid de griffon

De la mauvaise herbe
sortent des arbres de pierre
sans feuilles étrangers

Il rôde encore en nous le géant
peut-être qu’il nous aime encore un peu
et pour les vacances nous apportera
les Carpathes dans un sac sur son dos


 

A LA PLAGE

 

Mon amie à la plage
la mulâtresse de quatre ans
rit du rire frisé
de sa race

La mer se baigne dans ses yeux
ses cheveux sont une volée d’hirondelles
sa main une fleur de bronze

Elle jette des pelletées de soleil dans son seau
le verse dans ma main
répand dans le sable l’écho de son rire

Son ombre coupe l’ombre
d’un garçon blond
Une minute la croix
dans l’éclatante lumière reste sculptée
puis elle se brise
en deux mouvements opposés

Viens petite amie
le sable est mûr
nous allons bâtir
une maison une ville un pays
remplis ton seau de soleil
répands autour de nous un
écho vaste comme le monde

 


ROMEO ET JULIETTE A CENTRAL PARK

 

 

Roméo et Juliette
à Central Park
ne disent mot de leurs parents
à l’autre bout du monde
où le saule pleureur
pleure
NON

Juliette et Roméo
deux flammes vertes
dans l’herbe
embrassées par
l’air de juin
à même le cœur

Danse d’autos
yeux d’écureuils et le
jeu qui tourne
en boucle

Devant les visages à dollars
flottent
des nuages de souffle
parfum de juin
le globe vert
au jeu de la fleur qu’on effeuille

Roméo et Juliette
immortels
sous les trembles
éclairs rouges sur les cils
soleil vert à l’oreille
les lèvres de Roméo
les cheveux de Juliette
le globe tourne
autour du OUI vert
autour du OUI rouge
autour de l’herbe souffle coupé               


 
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