La prudence du geste humain - Möchten Sie drucken ?

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La prudence du geste humain dans l'amour et dans l'adieu

Sixième scène



Musique, le motif d'Orphée. Orphée (Mathilde), une cithare à la main. Scène sombre, lumière lugubre. Il est seul, personne ne le suit. La musique entrecoupe les poèmes. A chaque fois qu'Orphée s'arrête, les voix dansent solennellement  comme un chœur antique ; comme des ombres.
 



Orphée :
Le faible scintillement tout au bout
du tunnel, est-ce ton étoile ?
Est-ce la mienne ? Qu'importe.
Je la fixe, je la suis
dans le silence sans dévier.

Derrière moi, il n'y a rien.
Ni ville ni fleuve ni aucune contrée
où l'on chante et on parle et on rit.
Quant à la route, l'oubli l'a avalée,

et je ne peux que marcher,
monter et écouter mes pas.
Depuis quand - depuis des jours,
des semaines, depuis des mois ?

Le temps a besoin
de compagnie pour s'écouler
et je suis seul à marcher,
je n'ai même pas d'ombre
dans l'obscurité.

Mais les souvenirs, indisciplinés,
m'accompagnent, m'assaillent
et jouent avec moi.

Musique 

Viens-tu ? Veux-tu  me suivre
pour voir à nouveau,
et entendre, et sentir, ou
as-tu peur de la route,
de la fatigue, de notre monde
de soucis ? Ah, tu ne veux plus
vouloir, tu veux être voulue.
Parfois par mon chant,
mais plus souvent
par le noir repos. 

Et peut-être
n'as-tu jamais existé
en dehors de la mélodie
qui s'élève malgré moi
pour parler de toi.

Musique

Les puissances des ténèbres,
elles, existent. Je leur ai chanté
d'amour et d'adieu,
et la lumière
qui était dans mon chant
les a fait pleurer.
Pendant un instant,
elles ont compris leur manque. 

Et le roi s'est retourné
pointant d'un geste large
vers le grand nombre
des silhouettes dans l'ombre
derrière lui. « Amène-la »,
dit-il, « à cet endroit
que ton chant a éclairé
à mes yeux de beauté. » 

Musique

Quand tu es partie, le monde
est devenu une scène où
dansent des marionnettes
sur une musique muette.
Je la regardais, presque calme, je connaissais
et ne connaissais pas ce jeu. Qui tire
tous les fils ? Spectateur désoeuvré
je vois danser ces poupées
qui vivent la vie que je n'ai plus. 

Et toi tu as quitté la scène sans hésiter,
et sans regret que ta partie soit finie. 

Musique

Qu'est pour toi aujourd'hui
le bruit de la pluie,
la secousse du vent ? 

Il y eut d'autres automnes
où le départ des hirondelles
était la promesse du printemps à venir ;
où nous étions complices de chaque feuille
qui montait au ciel avant de tomber,
brouillant joyeusement
la piste entre le départ et le retour. 

Musique

La joie est une lumière
surgie de nulle part, qui
emplit tout ; le bonheur
une sphère de cristal. 

Nous y avons passé
des heures sans mesure,
où le regard était caresse
et la caresse, regard ;
où les paroles étaient belles
de leur silence et où
les corps chantaient. 

Et il était bon de lire
et de manger du pain
dans la cuisine en riant. 

T'en souviens-tu ?
Si tu t'en souvenais
tu  viendrais. 

Musique 

Peut-être le roi savait-il
que tu ne viendras pas,
et ses larmes ne disaient que cela :
jamais la lumière ne luira
ici bas. 

Ou a-t-il connu
pour la durée d'un chant
l'éclair de l'espoir,
son doux tourment ? 

Musique 

Pourquoi ne dois-je pas
me retourner, te voir et te parler ?
On remonterait plus facilement ensemble
dans ce paysage
de la solitude. Je t'aiderais,
et toi aussi  tu pourrais m'aider,
alors qu'ainsi, je ne suis même plus sûr d'avancer. 

Est-ce vraiment le bout du tunnel que je vois ?
Il y a une lumière. Elle est belle et éclaire,
mais  est-elle pour moi, si tu ne viens pas ?

Musique. Il se retourne et soudainement, la musique s'arrête, les voix se figent. Après un silence, le thème d'Orphée s'élève à nouveau, piano, et il dit d'une voix très calme ces derniers mots. 

Je me suis retourné
et j'ai saisi comme une odeur de toi.
Ou était-ce ta silhouette,
ou un geste familier ?
Peut-être seulement
un souvenir, ou
ton ombre. Sûrement pas toi,
pas la femme
que j'ai tenue dans mes bras. 

Je me suis retourné
et maintenant je finis de monter
pour te retrouver
dans mon chant
et ne plus te quitter.
 

Musique
 

Première voix : La prudence du geste humain...
Deuxième voix :             ... dans l'amour et dans l'adieu.
Troisième voix :                         Et  s'il n'y a plus d'amour dans l'adieu ?
Quatrième voix :                                       Il n'y a pas d'adieu sans amour, même ...  

Musique, on n'entend pas la suite.